Le trésor de Notre-Dame

Le trésor de Notre-Dame

En visite à Montluçon pour inventorier les tableaux du château de La Louvière, le conservateur du patrimoine Guillaume Kientz a poussé la curiosité jusqu’à l’église Notre-Dame. Déplaçant la statue de la vierge pour regarder de plus près le tableau qu’elle cachait, le conservateur a découvert une signature emblématique du XVIIe siècle : « J. Boucher bitur inv et fecit 1614 ». Jean Boucher de Bourges, l’a imaginé et réalisé en 1614… PhR

Surnommé « le grand peintre de Bourges », Jean Boucher est prodigue en scènes religieuses – l’essentiel des commandes de l’époque -, et laisse des témoignages de son art dans le grand centre de la France : Dijon, Angers, Poitiers, Issoudun, La Châtre… et bien sûr Bourges, sa ville natale, qui conserve plusieurs de ses œuvres dans son musée du Berry (l’Amour, saint Sébastien, Nathanaël présenté au Christ par saint Philippe et un triptyque le représentant, avec sa mère, encadrant saint Jean-Baptiste), dans l’église Saint-Bonnet et dans sa cathédrale (une Adoration des Mages et une Adoration des Bergers). En 1988, le peintre, connu des amateurs, a d’ailleurs fait l’objet d’une importante exposition au musée du Berry et au musée des Beaux-Arts d’Angers, qui a donné lieu à la publication d’un catalogue rédigé par Jacques Thuillier, professeur au Collège de France, titulaire d’une chaire d’Histoire de la création artistique en France.

Jean Boucher voit le jour en 1575 dans une ville de Bourges mise à mal par les guerres de religion : aux mains des protestants, elle voit son patrimoine – religieux notamment – largement dégradé. Plus tard, c’est leur exil qui, avec le départ des élites bourgeoises et intellectuelles, précipite son déclin. Lorsque les Berruyers accueillent en 1616 leur nouveau gouverneur et capitaine de la Grosse Tour Henri II de Bourbon, « la ville n’est plus qu’un centre administratif dont bon nombre de monuments et d’ouvrages fortifiés sont dégradés, l’économie exsangue et la population affaiblie par les épidémies de peste (Voir Histoire de la Ville de Bourges) ». Son successeur, Louis de Bourbon-Condé, n’arrange rien puisqu’en mêlant sa ville aux événements de la Fronde, il s’attire le courroux du roi qui confie le pouvoir local à ses intendants et ordonne la destruction de la Grosse Tour, devenue pour beaucoup le symbole de la guerre civile. C’est dans ce contexte qu’évolue Jean Boucher qui, après un passage à Rome et Florence que laissent supposer les aspects « maniéristes » de son œuvre, s’installe définitivement à Bourges en 1600, dans une maison bourgeoise à quelques pas de la cathédrale.

Pour l’histoire du peintre, et celle de l’Art en général, la découverte montluçonnaise est importante car, entre 1611 et 1616, Boucher ne laisse aucun témoignage ; une énigme pour un artiste connu au contraire pour son activité débordante. « Pendant plusieurs années, après avoir réalisée cette peinture (La Nativité, datée de 1610, ndla), Jean Boucher disparaît. Certaines personnes pensent qu'il voyageait, ou qu'il se reposait. En tout état de cause, il n'y a aucune œuvre connue de notre berruyer de peintre de cette époque », écrit Roland Narboux. Or la toile découverte par Guillaume Kientz, en bon état de conservation malgré un vernis très oxydé, est justement datée de 1614. Comme le souligne la restauratrice montluçonnaise Agnès Moyer, « c’est donc l’unique témoignage d’une activité picturale de Boucher durant cette mystérieuse période de cinq ans », ce qui lui confère une valeur particulière.

Pour alimenter la légende, le conservateur de la DRAC a découvert cette assomption (c’est à dire l’élévation de Marie au ciel au terme de sa vie terrestre, un dogme de l’église catholique romaine) de Boucher le 8 décembre, jour de l’Immaculée conception de Marie, en déplaçant la statue… de la Vierge. Bien que cette statue ait été déplacée chaque année pour la procession de la Septembre, personne n’avait encore eu la curiosité de regarder la signature de la toile qu’elle masquait… Le plus beau de l'histoire, c'est que d'aucuns attribuaient déjà plus ou moins l'œuvre à Jean Boucher, mais sans preuve certaine…

Montluçon, qui a possédé une œuvre de Boucher aujourd’hui disparue, retrouve donc une toile de l’artiste berruyer. Elle enrichit le patrimoine de l’église Notre-Dame, déjà connue pour une Adoration des mages copiée de Véronèse au XVIIe siècle et sa vie de la Vierge (XVe siècle) en sept panneaux de bois peint, deux œuvres classées Monuments Historiques au titre des objets. Selon l’adjointe à la culture Valérie Tailhardat, l’inscription du tableau de Boucher à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques devrait être bientôt proposée, de même qu’un certain nombre d’œuvres conservées au château de la Louvière. A suivre…

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