Un regard sur la vi(ll)e

Un regard sur la vi(ll)e

L’œil et le mot justes et précis, forte tête mais bon cœur, Christine Depeige décrit depuis vingt ans la vie montluçonnaise avec le respect de son métier, de son sujet et de ses lecteurs. Sous le regard de James, yorkshire depeigien comme purent être mitterrandiens les labradors ou chiraquiens les bichons. Ecrire le portrait d’une femme de lettres – ou de chroniques – reconnue, justement, pour son art du portrait, tient de la gageure. C’est bien sûr dans l’esprit de lui rendre hommage que l’on relève ce défi, mais également parce qu’il y a, dans ce parcours, de quoi rendre confiance à ceux qui en manquent au début du chemin. PhR

« Forte tête mais bon cœur ». J’ai découvert récemment, dans un excellent Argot du bataillonnaire, que ce poncif plein d’espoir n’avait pas été inventé par ma grand-mère, mais par les fameux Bats d’Af qui n’employaient pas, dit-on, que des gens faciles à commander. Ces Bataillons d’Afrique, que les moins de vingt ans ne pourront plus connaître si on leur supprime les cours d’histoire (et c’est dommage, car ils passeront à côté d’un pan entier de notre culture incarné par les archétypes « fortes têtes mais bon cœur » du cinéma français, tels Lino Ventura dans Un Taxi pour Tobrouk, un monument « d’identité nationale » ciselé en 1961 par Denys de la Patellière et Michel Audiard), ces Bataillons d’Afrique, donc, prônaient pour résumer la rédemption dans la discipline, au point qu’on forgeât pour eux un qualificatif qui ne fait plus trembler personne : disciplinaire.

Si elle ne recherche pas, on le pressent, la métaphore militaire, nul doute que Christine Depeige a entendu également cette expression du bataillonnaire qui lui va comme un gant. Au point qu’à quelques décennies près, n’était son éducation, elle aurait pu, peut-être, fréquenter ces maisons de correction pour filles (dont la dernière à Cadillac ne ferma qu’aux début des années Cinquante), qui partageaient avec les Bats d’Af à peu près la même philosophie. Finalement remerciée par l’Education Nationale (pour indiscipline et « QI inférieur à la moyenne ») qui lui propose, pour s’en débarrasser, d’intégrer une filière couture, Christine trouve son salut dans l’enseignement privé et le lycée Saint-Joseph, qui écrase alors de son excellente réputation tous les autres établissements de la ville.

Ouvrier Dunlop aux mélanges poids lourds, monté technicien supérieur à force de courage, son père ne s’est pas résolu à voir sa petite dernière expulsée si promptement de l’ascenseur social, grâce lui soit rendue. Entrée par la petite porte, sur concours, dans une classe aménagée dont elle sera la seule des 17 élèves à poursuivre des études, elle gagne à l’ombre de saint Joseph une nouvelle confiance en elle et un goût prononcé pour la littérature, qu’elle découvre. Son premier petit copain lui offre livres et enregistrements classiques comme autant de cadeaux exotiques et précieux.

A cette époque, animée par l’esprit de revanche, Christine a besoin de briller aux yeux des autres et « d’être aimée tout de suite ». Auprès des grands noms de l’enseignement montluçonnais (Mme David puis Jean Genest et enfin Jacques Antoine-Michard, 2000 élèves au compteur, tous redevables…), l’écriture deviendra bientôt un réflexe, puis une nécessité. Elle apprend tout le répertoire de Brassens – qu’elle a la chance d’étudier au lycée -, se plonge dans le secret des accords et des rimes, et compose à 16 ans sa première chanson. Bac en poche, elle intègre à Clermont un cursus de philo – ses Humanités, comme on disait au siècle dernier -, qu’elle abandonne en maîtrise sans avoir eu le temps de commencer cette thèse consacrée, peut-être, au Doute chez Proust et Descartes…

Elle compose alors près de 150 chansons, chante dans la rue et les bistrots, vit de la manche, mi princesse, mi croque-notes, fréquente à Paris le Petit conservatoire de Mireille et donne même quelques concerts dans la région, en compagnie du pianiste Laurent Camus. C’est encore l’époque des clowns tristes, alimentaires, peints dans la rue avec une certaine technique, et des êtres « kantiens », plus intimes, sans pieds, sans mains, qu’elle abrite au contraire des regards.

Clin d’œil du destin, lorsque Christine retrouve l’enseignement public, c’est comme maîtresse d’internat. Pionne, comme on disait. Une silhouette incongrue, santiags et perfecto, chaloupant sept années durant dans les couloirs du LEM (Madame de Staël) : un souvenir commun pour toute une génération d’internes et demi-pensionnaires qui, partagés à l’époque entre crainte et respect, n’ont toujours pas oublié celle qu’ils avaient baptisée, affectueusement, Lucky Luke

En 1986, le grand tournant : Christine intègre Info Magazine, le premier gratuit mêlant, 20 ans avant l’apparition des Vingt Minutes et autres Métro, le rédactionnel à la publicité. A la différence de ces derniers, qui s’abreuvent aux sources des dépêches, Info propose des nouvelles locales, « maison ». Le ton est piquant, parfois un peu agressif : c’est ainsi que le journal suscite l’intérêt des lecteurs montluçonnais et gagne ses lettres de noblesse ; quelques ennemis aussi.

L’un des premiers articles de Christine journaliste est consacré à la déconstruction du bâtiment B de Fontbouillant, un événement qui fait grand bruit, au propre comme au figuré. Ironie du destin, c’est ici qu’elle a passé, avec ses parents, son frère et sa sœur plus âgés, la majeure partie de son enfance. Si tous les souvenirs ne sont pas bons – notamment celui de quelques familles célèbres qui animaient l’immeuble -, Christine en garde, on s’en doute, une certaine émotion.

Avec le journalisme, Christine trouve sa véritable vocation, une voie dont elle ne s’écartera jamais sinon, peut-être, le temps d’écrire son livre, un projet qu’elle caresse depuis plusieurs années. L’une de ses plus belles revanches ? L’obtention de sa carte de presse, en 1991, dont elle tire longtemps une grande fierté, presque une Légion d’Honneur… Assez vite, elle se spécialise dans le portrait : Léo Ferré, Nougaro, Eddy Mitchell, Raymond Devos, Bernard Loiseau, Jacques Villeret, Frédéric François, mais également les amis, Chop, Gaston Rivière, René Varennes, Jacques Gaulme, Jean-Marie Chupin, Pépé Gozard, Bernadette Penard… Autant de rencontres exceptionnelles prodigues en anecdotes qui fourmillent dans l’article qu’elle rédige pour le millième de son journal (9 mars 2005). « J’aime peindre l’intérieur des gens, capter dans le regard ce qu’il y a à l’intérieur », souligne Christine, qui prend plaisir à « trouver les mots justes pour les décrire eux ».

Bourbonnaise presque militante, amoureuse de sa ville, Christine est aussi le témoin privilégié – et immuable depuis plus de vingt ans, une particularité pour la presse – de sa petite et grande histoire. Sa plume, aiguisée aux premiers comparatifs de bistrots, terrasses, piscines… qui permirent à Info d’affirmer son identité, lui valut l’inimitié de bien des édiles, qu’elle souligne l’incongruité d’un distributeur de préservatifs place Saint-Paul (repris par Canal+), le réglage des feux de circulation, le sort des platanes de l’avenue Marx-Dormoy ou celui de l’église de Néris-les-Bains, affublée d’un inélégant « blockhaus ». Démarrées sur les chapeaux de roues, les relations avec le nouveau maire de Montluçon, Daniel Dugléry, n’ont pas dérogé à la règle, même si elles se sont apaisées depuis. « Info est un regard sur la vie », écrit Christine. « Comme un coup d’œil jeté par ci, par là, tour à tour naïf ou étonné, admiratif ou dubitatif. Une voix qui, de coups de cœur en coups de gueule, a pour seule ambition de se glisser chaque semaine dans les boîtes aux lettres en se faisant l’écho des rencontres et des bémols de la vie quotidienne »…

Apaisée, Christine cherche désormais le dialogue, comme d’autres cherchaient le Graal, c’est à dire sans vraiment le trouver. Notre société est ainsi faite qu’elle se complait désormais dans le manichéisme et le rapport de forces, et l’on ne cultive plus guère la rhétorique que dans les cours d’assises. C’est dommage, mais ça n’empêche pas d’essayer. Quitte à recevoir des lettres anonymes, antithèses absolues du dialogue. Pourtant les chroniques sont drôles, cadencées par un sens du rythme hérité de la chanson. Jamais péremptoires. « J’aime faire rire, être drôle », avoue Christine, qui rejette désormais l’impulsivité. « Plus je sais de choses, plus je suis humble ».

Si elle a muri, Christine conserve de sa blessure de jeunesse l’esprit battant et le goût du travail. La main sur le Bescherelle, elle cite Brassens, son maître de toujours, révélant la recette du succès : 1% d’inspiration, 99% de travail… « Un mot n’en remplace jamais un autre. Jamais. D’où l’absolue nécessité  de trouver le meilleur ou alors de se taire », écrit-elle dans l’une de ces chroniques intitulées Je ne sais pas vous… Cet amour du mot juste - que Christine, devenue responsable de la Rédaction pour l’Allier, transmet à ses pigistes -, traduit pour nous une qualité devenue rare : le respect profond du lecteur.

« Je ne sais pas vous », mais je pense qu’à l’heure où la presse nous abreuve sans honte de « texte au kilomètre », plus ou moins relu, plus ou moins vérifié selon que les impératifs commerciaux le permettent, l’exception qui soigne sa plume un peu comme on prend la peine de regarder quelqu’un dans les yeux quand on lui parle, mérite au moins qu’on lui consacre un portrait un peu plus long que d’ordinaire. « Et c’est ainsi qu’Allah est grand », aurait conclu Alexandre Vialatte, un autre amoureux du mot juste.

 

Cocotte en papier

C’est l’histoire d’une cocotte en papier
Qui voulait devenir un encrier !
Elle lui dit souvent :
« Toi tu peux voguer
sur le papier
quand une main trempe sa plume
dans l’encre de ton ventre !
 »
« Oui, lui répond l’encrier,
mais sans main,
je ne suis rien !
 »
« D’accord, caquette la cocotte,
mais moi je n’ai pas de plumes.
Je ne suis qu’en papier
Et je ne peux pas voler
Ni m’évader vers un poulailler !
 »
« C’est vrai ça, s’écrie l’encrier,
je n’y avais pas pensé !
 »

Christine Depeige pour Amis-mots

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